2024/12/11 by Lannou, Christian
#Pesticides #Protection des cultures #Écologie
paper · doi:10.17180/ciag-2024-vol98-art24
Les Carrefours de l'Innovation Agronomique (CIAg) ont organisé une présentation de travaux réalisés dans le cadre du programme DEPHY Expé, issus d'expérimentations systèmes conduites sur une période de six ans. Ces projets ont affronté une question redoutable : "construire des systèmes de production agricoles utilisant les pesticides en dernier recours". Question redoutable car derrière la simplicité de l'énoncé se dissimule un ensemble de difficultés liées à l'histoire et à la pratique de l'agriculture, à des questions de perception et même à des principes de base de l'écologie (l'agriculture étant une forme très particulière de système vivant). Cette question ne relève vraiment ni de la recherche, ni de l'innovation industrielle, ni des savoirs pratiques, ni des politiques publiques, mais un peu de tout cela à la fois. Elle impose à ces différents champs d'action de se rencontrer et de se coordonner dans un cadre partagé. Elle ne peut se résoudre dans un système descendant où la recherche apporterait des solutions ayant vocation à être transférées aux praticiens dans un contexte réglementaire solidement établi, la responsabilité ultime incombant à l'agriculteur qui est finalement le seul à engager son salaire dans l'histoire. Avant d'évoquer comment cette question a été traitée par les différents projets, il est donc utile de rappeler certaines choses. En premier lieu, la recherche n'apporte pas directement des solutions, elle produit d'abord des connaissances. Utiliser des connaissances pour résoudre un problème relève de l'ingénierie et, comme nous l'ont montré la plupart des présentations, l'ingénierie est un noble métier qui traite de questions complexes. Tout le monde connait le terme de génie civil et il ne viendrait à l'idée de personne de demander à un chercheur de construire un pont. Il serait temps que le terme de génie agroécologique (ou ingénierie agroécologique) prenne sa place et définisse le travail qui va de la connaissance acquise à la mise en pratique des transformations de la protection des cultures. Deuxièmement, la notion de transfert présente dans tous les projets actuels, est également trompeuse. Prenez n'importe quelle réponse à un appel à projets et lisez le workpackage 3 ou 4, souvent intitulé "transfert et déploiement" et vous y trouverez les habituels plaquettes, webinaires, formations et visites de démonstration. C'est très bien mais totalement insuffisant pour aborder une question aussi complexe que l'adoption des innovations en vue de la reconception des systèmes de protection sanitaire en agriculture. Accompagner l'innovation reste une difficulté majeure pour la transition vers une agriculture plus saine. C'est un sujet qui doit se traiter à la fois par la recherche, avec les spécialistes du sujet en sciences sociales, et par les acteurs du développement et du conseil. Des initiatives intéressantes existent, par exemple dans le cadre du Plan National de Dépérissement du Vignoble (Les 15 du plan) ou dans certains dispositifs en réseau mis en place par les Instituts Techniques Agricoles. Un bel exemple nous a été donné lors du séminaire avec les Cafés Agro (Cardona et al., 2024 ; Szklarek, 2021). Troisième point, il ne faut pas oublier que le cadre réglementaire actuel a été établi à l'ère de la protection chimique, de laquelle on nous demande justement de sortir. Un principe de précaution très lourd est justifié face à des molécules par définition toxiques pour le vivant mais doit-il rester le même vis-à-vis de solutions biologiques ? Comment se fait-il qu'un produit de biocontrôle développé en trois ans dans un cadre de plan d'urgence (le PNRI Betterave) doive attendre huit ans pour être homologué (dans ce cas précis, le système des dérogations pour expérimentations règle le problème mais sans vraiment sécuriser le modèle économique de l'entreprise) ? Pourquoi ne pas commercialiser des plants de vigne prémunis par une souche atténuée du virus du court-noué ? Quel problème pose l'utilisation de la souche hypovirulente du chancre du châtaignier, qui est d'origine naturelle ? Il ne faut pas minimiser les risques liés aux approches biologiques, qui sont réels, mais l'effort de reconception demandé au producteur devrait avoir la même intensité dans tous les champs d'action, incluant la réglementation.